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Marion Touboul

Brèves de voyage

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Toute la fragilité du monde

Nous sommes trois à marcher le long du chemin spongieux tout juste libéré de la neige. Il y a Frederik, le responsable local de l’Unesco, Françoise et puis moi, envahie soudain d’une espèce de timidité. L’impression étrange de n’être pas assez préparée à la rencontre à venir. Nous progressons lentement, seuls au monde. Et cette solitude donne à l’instant un caractère presque sacré. Alors que nous sautons d’un rocher à l’autre, il apparait enfin, long ruban bleu sur lequel dérivent icebergs gigantesques et émiettements de glace semblables à de la meringue brisée. Le fjord glacé d’Ilulissat. Une merveille classée au patrimoine de l’Unesco en 2004 comme l’ultime tentative de sensibiliser le monde à la catastrophe qui se joue ici. Depuis un siècle, le glacier n’en finit pas de fondre sous l’effet du réchauffement climatique. Les innombrables scientifiques venus prélever un peu de son sang immaculé sont unanimes : le géant de glace se retire à une vitesse vertigineuse, 20 km en moins en deux décennies, l’équivalent de sa fonte sur près de 2000 ans. Son front s’est tant reculé qu’il est désormais impossible d’y accéder, comme s'il refusait à l’homme le spectacle de son démantèlement.

Alors on reste là, debout devant le bal hypnotique des glaces qui glissent très lentement vers un ailleurs océanique. Les yeux ne cillent plus, le souffle s’apaise et toute l’attention ne se concentre plus que sur l’incroyable crépitement qui monte des vaisseaux gelés. La fonte libère des bulles d’un air emprisonné depuis des siècles. On a envie de s’extasier alors même qu'il faudrait frémir. Toute cette eau, c’est vers nous qu’elle converge. Plus la glace fond ici, plus le niveau des océans monte chez nous. Ces spectaculaires sculptures flottantes ne sont autres que les munitions qui noieront peut-être demain notre monde... Jamais un lieu ne m’aura paru si dramatiquement beau.

Pendant qu'avec Françoise nous tentons de capturer ce paysage qui déborde de nos écrans, Frederik rouspète tout seul. Il lui semble avoir décelé la trace de visiteurs dans la mousse. « L’herbe arctique est extrêmement fragile. Quand un homme marche dessus, il lui faut 20 ans pour s’en remettre ». A croire que l'herbe le préoccupe davantage que le requiem des glaces. S'instaure alors un dialogue aussi absurde que révélateur. Quelques phrases, déjà entendues lors d'autres rencontres, qui disent toute la différente dans la manière d'appréhender le monde entre les inuits et nous.

- Frederik, ce glacier qui fond à vue d'oeil, c’est inquiétant, non ?
- Ah ça ? Rien d’autre qu’un cycle, c’est la nature...
- Mais c’est tout de même notre faute, à nous les Hommes... 
- C’est vrai qu’on pollue beaucoup ici. Surtout les propriétaires de motoneiges, c’est la plaie ces engins. Les chiens de traineaux, c’est bien mieux...
- Je voulais parler de notre pollution, celle des Européens, des Américains, des Asiatiques, celle de nos usines...
- Disons que vous, vous accélérez un peu le cycle normal de la nature...
- Mais si demain les flétans venaient à disparaître des eaux, comment ferez-vous pour vivre ?
- Alors on pêchera un autre poisson qu’on ne connait pas encore...
- Et s’il n’y a plus de poissons ?
- Alors il nous restera la chasse.
- Et s'il n'y a plus de phoques ?
- Alors on chassera le renne... 
- Mais comment vous faites pour être toujours aussi optimistes ?
- Que voulez-vous qu’on fasse d'autre ?

https://www.youtube.com/watch?v=xLX9Drtgdvc&feature=youtu.be