Neomad

Marion Touboul

Je décide de parcourir la Via de la Plata de Séville à Compostelle. 1000 kilomètres à la rencontre d’une Espagne méconnue

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El fin del camino


C’est le moment de se dire au revoir. Compostelle se dessine au loin. Comme dernier baiser, une forêt d’eucalyptus, immense, dense et dont la fraîcheur vous absorbe. Comme dernier baiser, le chant solennel d’un coq qui déchire le silence. Comme dernier baiser, un arc-en-ciel au-dessus de vos pas. Le chemin vous embrasse car bientôt il s’arrête. Il s’arrête ou plutôt non, c’est vous qui le quittez. Lui, il change simplement de contours et de nom alors que vous, vous vous apprêtez à rejoindre les veines brûlantes des villes où le bruit des moteurs a remplacé celui des mouches. Vous pourriez très bien le suivre le long d'autres mers ou d'autres prairies pourtant vous donnez bel et bien à ce jour le nom d’"Arrivée". Aujourd’hui vous descendez du train, vous percez la bulle. Vous atterrissez. Ce n’est pas vraiment agréable. Ca serre le ventre.

Voilà ce que j’ai ressenti en plongeant dans la banlieue de Compostelle après 1000 kilomètres parcourus. Mon humeur était semblable au ciel ce jour-là, alternant entre les rires et les larmes. Devant, derrière, d’autres marcheurs vivaient comme moi cette rupture sans un mot, le nez perdu dans leurs chaussures. On dit qu’une longue marche comporte trois étapes :

- le bruit intérieur

- le silence intérieur et la symbiose avec l’extérieur

- la prise de décision

Tous ces gens apportaient-ils les dernières retouches à un choix fondamental ? Dans mon cas, aucune décision n’a vraiment émergé. J’aimais ma vie avant d’entreprendre ce voyage et je l’aime encore plus à présent. Je veux croire qu’on n'entreprend pas forcément pareil périple parce qu’on se sent perdu, au contraire.

Je me suis lancée dans ce projet davantage tenue par un désir confus mais tenace de remercier (Dieu ? Le hasard ? Le destin ?) d’avoir ce que j’ai, c’est-à-dire tout : la liberté, la santé, la famille, les amis. Je me suis toujours sentie redevable face à cette chance inouïe de pouvoir marcher tout droit pendant des milliers de kilomètres sans être bloquée par une frontière. Saisir cette chance est quasiment un devoir. Je comptais aussi en profiter pour mettre au repos mes nerfs. Constat mitigé, je me ronge toujours autant les ongles...

Finalement, le vrai bénéfice d’un effort soutenu et répété sur plusieurs semaines est d’attendrir un peu plus le coeur pour le rendre plus sensible à la beauté de la nature et des hommes. Je n’oublierai jamais Viviana, aveugle et Marisa son accompagnatrice lui décrivant le relief du chemin mètre après mètre, ni Philippe qui s’efforçait d’emmener Mokhtar, un ado en séjour de rupture au bout du chemin alors même qu’on venait de diagnostiquer un cancer à sa fille. Je garderai en mémoire le rire de Berthe, une mamie qui venait de s’ouvrir l’arcade sourcilière et qui, après un bref séjour aux urgences, reprenait la route...

Cette disposition du coeur à la contemplation, je souhaite la garder le plus longtemps possible. “Tu n’as 32 ans et tu fais ce chemin, mais t'es foutue !” m’a dit un soir sur un ton mi sérieux mi blagueur Jean-Claude. La redécouverte de la lenteur, de la jouissance du temps, du silence, de la liberté (totale) me rendrait inapte à la vie citadine... Je veux penser qu’il se trompe et que ces valeurs ont plus que jamais leur place dans notre monde. Je trouve surtout dommage d’attendre la retraite pour prendre le temps de s’émerveiller.

Marcher permet de resserrer les liens entre soi et le monde. Il s'agit là d'un cadeau à la force inépuisable qu’il n'est jamais trop tôt pour s'offrir.